La Lettre circulaire de l'ASPF

La maison sous l’eau (©Leïla Pellet)

L’eau s’écoule à l’extérieur par les escaliers quand Iko ouvre la porte. Le courant charrie des poussières grises amoncelées dans le couloir. La fine cascade fait un bruit différent, plus aspiré, qui rejoint les clapotis de l’appartement. Elle bloque la porte avec une des chaises du salon pour qu’elle ne se referme pas. Par sécurité, elle a aussi débranché toutes les prises. Elle reste si fatiguée qu’elle retourne se lover dans le canapé en cuir du salon. Assoupie, seulement un instant, quand elle se réveille, toute cette eau. Ces bruits la distraient. Elle ne sait pas si elle pourra écrire avec.
Iko mange les oeufs brouillés lentement. Ils sont savoureux et plus sucrés que d’habitude. Elle n’a pas regardé l’heure, mais après sa sieste, il doit être passé midi. Elle avait en tout cas faim. On frappe à la porte. C’est Johan, l’étudiant barbu qui habite à l’étage d’en dessus. Ils ne se croisent pas souvent. Il a dû être intrigué par l’eau.
« Vous avez besoin de quelque chose?
— Merci, ce n’est pas si grave. En plus, je ne travaille pas aujourd’hui. »
Elle l’invite pour un peu d’eau sur un sachet de thé. Il regarde le sol, lui demande si elle ne préfère pas plutôt monter.
« Je crois que je préfère garder un œil sur la situation. C’est parce que je n’ai pas fait attention que les choses en sont arrivées là.
– Ce n’est pas grave. Ça arrive à tout le monde, vous n’y pouvez rien.
– Tu es bien attentionné, pour ton âge. »
Quand ils boivent, Johan se renverse un peu de thé sur la manche. Malgré ses recommandations, il a tenu à garder ses belles bottes en cuir lacées aux pieds. Elle secoue la tête en voyant le cuir brun immergé. Elle lui fait un reproche. Il se passe la main dans les cheveux, qu’il a en abondance. Il ne lui répond pas, mais pose une question à la place :
« Vous savez qu’on dit que l’eau monte là où on a mal?
— Cela ne m’étonne pas.
— Vous avez mal Iko?
— Quelle question. » Il s’excuse, mais ne rougit pas, peut-être à cause de l’eau qui donne toujours cette impression de froid. Iko se lève pour ne pas devoir répondre. On dirait un étudiant en art. Il lui fait penser à Mara, sa meilleure amie de quand elle était plus jeune. Une telle communion d’esprit entre Mara et elle. Un vrai manque d’oxygène, jusqu’au cou même, mais de la tendresse, dans les poignets et les mains. Beaucoup. Par moment, c’était comme deux poissons nageant dans le même bocal. Jusqu’à ce que Mara ait des enfants. Qu’est-ce que Johan veut qu’elle lui raconte, ces souvenirs-là? Par réflexe, elle s’est mise à ranger les épices dans l’armoire, le paprika à la main, elle se retourne brusquement en sentant le regard de l’étudiant toujours sur elle. Elle se sent vulnérable, son T-shirt auréolé de sueur n’arrange rien à l’affaire, elle s’en est rendu compte par hasard lors de la manœuvre.
« J’écris. C’est mon métier.
– Vous arrivez à vivre avec ça? » Iko hausse les épaules, agacée. Peut-être qu’elle s’est trompée, qu’il ne ressemble pas tant que ça à son amie. Pourquoi veulent-ils tous savoir ça. Elle répand un peu de paprika dans l’eau. Mélange du pied. À peine une coloration, elle soupire. Le voisin dans son dos s’est levé pour s’excuser. Ses articulations souples.
« Excusez-moi, c’est une déformation sociale. Un temps, je voulais devenir peintre.
– La peinture ne se fait plus.
– Exactement, et j’ai peint beaucoup de choses. Le quartier, des scènes touristiques en vacances, des filles, quand elles voulaient. Et j’ai aussi peint le mur de la cour intérieure quand vous étiez dans votre chambre. Vous me donniez juste la bonne lumière. » Iko rit. Cesse de lui tourner le dos. Il a caché sa bouche dans la tasse, mais pas les yeux. S’il a effectivement raison à propos de l’eau, il ferait mieux de disparaître tout de suite pour que ça s’arrête.
« Je peins toujours. »
Iko sourit. Elle réfléchit aussi à la sueur et à l’odeur qu’elle pourrait prendre sur sa peau. Ce ne serait pas la même chose que le cuir contre une peau mâle. La cuisine est claire. Le four et l’eau jouent une drôle de pièce. La cavité donne un autre son à l’eau, qui se superpose à la cascade et aux clapotis contre les murs.
« À ce rythme-là, nous devrions devenir musiciens. »
Le jeune homme rit. Il repose enfin sa tasse et se frotte rapidement les lèvres. Il fait quelques sons en décollant la langue de son palais et en la faisant claquer dans le même rythme que les vagues. Il dit ensuite que c’est comme à la mer. Iko ne sait pas pourquoi elle pense tant à Mara aujourd’hui.
Il part en lui laissant son téléphone, pour appeler un numéro d’urgence, si jamais. Elle pense, pas besoin de mettre un pied dans la porte, alors qu’elle ne peut plus la fermer. À voir la vitesse de la montée de l’eau, maintenant à ses genoux, elle doit avoir plus mal que ce qu’elle croit. Elle a chassé le voisin contre un tutoiement, pour camoufler le malaise qu’elle éprouve. Il lui semble qu’il n’a rien remarqué. Du moins, il a fait tout comme, avant de passer à l’étage sec avec les bottes gorgées d’eau.

Leïla Pellet par elle-même
Leïla Pellet, 19 ans, étudie l’écriture littéraire à l’Institut littéraire suisse de Bienne, une filière de la Haute école des arts de Berne. Elle a décidé de saisir l’occasion d’approfondir la pratique littéraire directement après un baccalauréat bilingue en allemand au gymnase de Morges. Elle apprécie le dialogue que ses études rendent possible autour de l’écriture et s’intéresse au contact entre les langues.
Quand elle ne se consacre pas aux études, elle vend du thé, voyage en train, se familiarise avec la photographie et perd honnêtement son temps.

   

Stilnox ® (©Gaia Renggli)

Il se lève comme un forçat tous les matins à la même heure – sauf les week-ends, bien-sûr – pour aller au boulot.
Les samedis, comme il veut à tout prix éviter les foules, c‘est jour de promenade loin de la ville. Détente dans la nature, compter les champignons, observer les oiseaux, ça fait du bien. Il a traversé tout le pays comme ça les samedis. Il peut partir avant l‘aube, rouler quatre heures et profiter du soleil levant en route depuis la fenêtre de sa belle auto. Il sillonne les vallées, les villages, le Valais. Il rentre quand il veut, le chat a ses croquettes pour la journée.
Les dimanches, c‘est différent. Les dimanches, c‘est répugnant. Voir les gens heureux se vautrer dans une chaise métallique à la terrasse du salon de thé d‘un quartier huppé une couverture en laine ou même en acrylique sur les genoux qui boivent des latte macchiati en brunchant ou bien des familles dans les bois avec un golden retriever au bout d‘une laisse – quoi que la mode soit aux dalmatiens en ce moment, c‘était l‘article sur sa page d’accueil du navigateur internet qui le prétendait il y a quelques jours et c‘est vrai, c‘était-il dit, on en voit de plus en plus – ça le met mal à l‘aise.
Lui, à côté, il a l‘air du parfait pauvre type. Il est seul. Bientôt il sera vieux. Et il a besoin de deux stilnoxs pour s‘endormir le soir. Tout ça c‘est venu peu à peu. Au début, il dormait très bien, il était jeune et il avait des amis. Mais c‘était il y a bien longtemps, la solitude ça pèse et ça crée des nuits blanches. Pourtant, sur facebook, il a encore pas mal d‘amis. Mais ça n‘est pas tout à fait pareil, c‘est certain. Personne ne lui avait dit que ces choses s’enchaînent sans qu‘on puisse vraiment s‘en rendre compte. Au début on est content de quitter l‘école, on s‘adapte à l‘apprentissage d‘un métier, à cette autre routine, celle des parents, celle des adultes. On se croit riche quand on peut payer ses verres au bistrot, louer un appartement trois pièces pour soi tout seul, puis le garage et la voiture, et puis voilà, un beau matin, on se sent vieux chnoque, pauvre type. La gamine du haut dirait : un glandu.
Comme il a toujours aimé les chats, il s‘en est acheté un pour ses quarante ans. Un chat, ça dure plus longtemps que les nanas du bistrot, qui lui cassent vite les pieds au bout des quelques semaines. Parce que, des filles, il en a, il est pas trop moche. Mais il aimerait autre chose. Il n‘est pas satisfait de sa vie. Il pense qu‘elle parait ratée vue du dehors. Alors il a décidé de s‘inscrire au fitness.
Ce samedi soir il est rentré assez tard de sa virée. La gamine du haut fête ses 18 ans, ils ont mis un mot sur la porte de l‘ascenseur pour avertir les voisins. La musique est à fond, les voisins à cran. Il a croisé la dame du troisième sur le palier. Elle a dit qu‘elle va appeler la police, que c‘est pas possible comme ça, qu‘ils se moquent du monde ces gosses. Et les parents, ils font quoi ?
Il se rappelle les moqueries de la gamine et ses copines quand il les croisait dans l‘entrée de l‘immeuble. Elles l‘avaient pris en grippe. Elles pouffaient sur son passage, le provoquaient, cherchaient les embrouilles pour tester ses nerfs. Ça a duré deux ou trois ans. Il ne s‘était jamais plaint aux parents.
Et il avait bien fait, car un jour, au boulot, ils ont eu une nouvelle apprentie stagiaire. C‘était la gamine du haut, il ne l‘a pas tout de suite reconnue, fagotée dans un pantalon droit noir qui moulait bien ses fesses rebondies et la poitrine saucissonnée dans un chemisier blanc mal coupé. Ah, ça elle faisait moins la maligne, du coup. Il lui a montré son propre travail, lui a expliqué le sien à elle, pour les six semaines de stage. Il sait que les gamins sont triés sur le volet parmi ceux qui arrêtent leurs études à cet âge-là. À la banque, pas question de jouer aux profs ou aux parents. Les gamins font ce qu‘on dit ou ils retournent d‘où ils viennent. C‘est dingue comme ils pensent que la vie est simple parfois. Ils ont des drôles d‘idées. Les garçons veulent devenir le nouveau dieu du stade de foot et les filles la nouvelle Rihanna. La gamine du haut n‘a pas bronché, elle a bien bossé et elle était polie quand il la croisait les week-ends. Après, ils ont fini par rentrer quelques fois ensemble du boulot. C‘était bien de l‘entendre babiller avec ses mots, elle était vraiment drôle, pleine d‘ironie et de folie. Elle lui faisait partager un petit bout de son univers comme à un ami. Et des amis elle en avait des tonnes. Il suivait mal, tous ces prénoms d‘un coup, il ne savait pas si elle parlait d‘un chanteur, d‘un acteur ou du mec devant elle en cours de math. Il aurait presque pu tomber amoureux d‘elle, mais il ne voulait pas avoir l‘air d‘un pervers et puis les gamines aujourd‘hui elles ne croient plus au prince charmant et veulent pas être engrossées à 17 ans et elles ont raison, qu‘il s‘est dit.
Il répond à la voisine du troisième de pas s‘énerver comme ça, d‘aller leur parler, que si elle y allait sans appréhension, sans crainte et sans agressivité, les gamins l‘écouteraient.
Sous son paillasson, il y avait un carton d‘invitation pour l‘anniversaire. Il est allé se coucher sans lâcher le carton et s‘est demandé ce qu‘il pourrait aller acheter comme bricole à la gamine lundi à la pause de midi. Mais le sommeil l‘a emporté avant d‘avoir trouvé une idée. Les stilnoxs sont restés sur la table de nuit ce soir-là.

Gaia Renggli par elle-même
Je me présente...
Bonjour à toi, chère lectrice, cher lecteur.
Ta première question devrait être « qui es-tu ? » Toutes les réponses sont possibles. On  pense avoir l‘embarras du choix. Commençons simplement pour ne pas t‘effrayer.
Je suis une personne de sexe féminin, née dans les années 80 dans le canton de Genève, sur Genève, comme on dit. Aujourd‘hui je vis sur Bienne car je suis étudiante à l‘Institut littéraire suisse, une section de la haute école des arts de Berne.
Ta deuxième question pourrait être : « Pourquoi fais-tu ces études ? » Pour prendre le temps d‘écrire. « Pourquoi écrire ? » Pour m‘assurer qu‘on ne peut rien contrôler, ni dans la vie des autres, ni dans la sienne, ni dans celles qu‘on crée. « Pourquoi ne rien vouloir contrôler ? » Pour ne pas avoir peur. « De quoi as-tu peur ? » D‘être sous contrôle. « Sous quel contrôle ? » Le contrôle de mes choix. « Qui contrôle tes choix ? » Le contrôleur.
 

   

Concours de production de matériel didactique (BMR)

Ces textes vous ont-ils inspirés? Vous voudriez les utiliser en classe? Vous avez plein d‘idées intéressantes? Alors partagez vos fiches didactiques avec nous. Nous les publierons dans notre prochaine lettre et qui sait, vous serez bientôt aussi connu que l‘auteure du texte. Car dès la publication de la lettre sur notre site, vous serez repéré par les membres de l‘a.s.p.f., de la SSPES, de la CEO et de la FIPF, bref les internautes tout court.

Comment présenter votre fiche
Veuillez nous soumettre sous format word ou open office adressé à Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir. une fiche contenant les rubriques suivantes:
texte et auteure choisis
votre présentation: votre nom, nom de l’établissement, le type de classe dans lequel vous allez utiliser cette fiche et toute autre information jugée nécessaire. Les contributions anonymes vont directement à la poubelle!
le public cible: FLM, FLS ou FLE
le type et le niveau de compétence visés pour FLS et FLE (veuillez vous référer au CECRL, allant du niveau A1 à C2 et incluant la compréhension et la production écrites et orales)
la durée de la séquence en leçons
les buts d’apprentissage visés en termes de linguistique et de compétences  culturelles et transversales
les médias et supports utilisés
le(s)  exercice(s) d’exploitation didactique avec mention de la forme visée (individuel, en groupes, en classe)
des propositions de corrigés
éventuellement des propositions d’évaluation

A joindre à votre envoi
Nous vous prions de joindre à votre courriel une déclaration d’accord à la publication et une adresse terrestre pour que nous puissions vous faire bénéficier d’un petit geste de remerciement. Nous vous garantissons une publication sans changement, avec mention de votre présentation.
Toute production sera donc publiée, à moins que vous nous inondiez de propositions. Dans ce cas, le comité sera forcé de choisir ou d’étaler la publication sur plusieurs numéros de la lettre. La priorité sera donnée aux membres.
A vous de jouer maintenant!

   

Echos des Journées de Soleure: Agota Kristof et Michel Viala (BMR)

L‘écrivaine d‘origine hongroise naturalisée suisse et l‘artiste pluridisciplinaire devenu célèbre comme scénariste de „L‘invitation“ de Claude Goretta firent tous les deux l‘objet d‘un documentaire présenté aux 47èmes Journées de Soleure.
Sabina Bally releva le défi de nous présenter Agota Kristof, qui avait d‘abord consentie à participer à son film puis retiré son accord, en la racontant sur fonds de carte postale et par des extraits d‘interviews jadis accordés à la télévision par l‘auteure, son traducteur, son éditeur et la responsable des archives littéraires suisses. Comme il fallait s‘y attendre en de telles circonstances, la personne portrayée resta distante et vague. Seuls les propos du traducteur, qui avait entrepris de retraduire l‘oeuvre de Kristof écrite en français dans sa langue maternelle, le hongrois, arrivèrent à nous faire voir les traits typiques de son écriture sous une nouvelle lumière. Le récent décès de Kristof a malheureusement mis fin à toute tentative de faire parler l‘auteure elle-même sur son oeuvre.
Daniel Calderon, lui, avait plus de chance quand à la collaboration active de Viala à son portrait. De plus, la Cinémathèque Suisse vient de publier en collaboration avec la RTS un coffret 2 DVD qui réunit „L‘invitation“ de Claude Goretta, „Bon vent Claude Goretta“ de Lionel Baier et 6 émissions de télévision réalisées par Goretta. Le coffret contient en plus un livret de textes en français et en allemand par Frédéric Maire, Gilles Pache, Lionel Baier et Pierre-Emmanuel Jaques. Calderon prend également l‘entourage de Viala à témoin: du copain SDF au directeur du Théâtre de Poche en passant par les acteurs et actrices compagnons de route, Calderon anime le dialogue entre Viala et ses amis, mais également entre le présent et le passé. Car il filme ses témoins en train de regarder des interviews dans lesquelles ils s‘étaient exprimés sur Viala et son oeuvre. Ensuite il les incite à revenir sur leurs propos d‘antan. A l‘issue un portrait fascinant et hautement crédible d‘un concitoyen qui a toujours su nous montrer combien cette tendance de notre société à rester sur ses acquis est inquiétante.
De la cuisine au parlement
Stéphane Goël utilise cette phrase pour décrire le parcours de la femme vers le suffrage et l‘éligibilité en Suisse. En exploitant à fond les archives des suffragettes suisses et en interrogeant des témoins, ce jeune homme cherche à expliquer pourquoi la Suisse a été le dernier pays européen à accorder le droit de vote aux femmes. Réponse poignante: dans les autres pays, la loi fut introduite par les chefs d‘état - méthode appelée top-down en affaires - alors qu‘en Suisse Monsieur devait dire „oui“ aux urnes pour y admettre sa meilleure moitié, donc méthode bottom-up. Ceci revient à dire que les chefs d‘état sont souvent plus progressistes que leur population, sauf en Suisse où c‘étaient eux les plus fervents contestataires. Comme le disait la productrice du film: Il faudrait montrer ce film dans les écoles en classe d‘éducation civique, pour que les jeunes comprennent que leurs droits sont le fruit d‘un siècle de lutte. Bonus pour les adeptes du plurilinguisme: Chacun parle dans sa langue première.
Vous trouverez de plus amples informations sur les sites http://www.solothurnerfilmtage.ch/home/page.aspx?page_id=4004 (recherche par le nom du réalisateur: Bally, Calderon et Goël) et http://www.swissfilms.ch/fr/film_search/filmdetails/-/id_film/2146536748/search/5
   

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